Alain Cofino Gomez

Alain Cofino Gomez



Il y a un an j'ai brûlé péniblement ma bibliothèque à roulettes, là-bas, au sud-est des désespoirs, mes rêves me le rappellent quelque fois : les doigts gantés de velours choisissent un livre au hasard et me disent : tu te souviens de celui-ci ? Le titre m'échappe. Avant, j'avais des livres et je me disais : qu'importe le reste. Un an plus tard, jour pour jour, j'achète un ticket de métro, j'entre dans la rame bondée de petits êtres qui stagnent et je lis les visages, je ne lis plus les livres, le temps d'oublier. Ce n'est plus le temps des longs discours, le monde se creuse, la politique se vide, la vie s'ennuie, plus d'ouvriers, plus de journaux à plier ni à déplier, juste des joueurs de candy crush, des amateurs d'illusions sur Instagram, des espions amateurs et éditeurs de photos de chats sur Facebook, des oiseaux de mauvaise augure attirés par la mort sur Twitter, des chasseurs de pleine lune, d'antiques romantiques à la recherche d'un amour jamais retrouvé, ça fait bien longtemps qu'on n'écoute plus d'acid jazz, pas même un poisson rouge. Une femme s'approche doucement et me dit : je suis Johanna, la viande en boîte ça un petit goût de merde, non ? Ils rient tous. Un homme barbu à deux bouches et trois yeux s'écarte puis prend place sur une banquette sans confort, il regarde à travers la vitre, là où il n'y a plus rien à voir, rien que des souterrains mal dessinés, des couloirs cruels. Je m'assieds à ses côtés : j'ai l'impression de vous connaître, vous ressemblez à un ami d'enfance. Il se retourne et me dit : cher ami, la vie, la mort, quelle bonne blague n'est-ce pas ? Je reconnais enfin Alain Cofino Gomez, il continue : depuis l'enfance, je rêve régulièrement des souterrains du métro. Je me demande si, enfants, nous n'avons pas déjà fait ce trajet entre Annessens et la Gare du Midi. Qu'en penses-tu ? Avons-nous le même miroir ? Ses mots cristallisent en moi des souvenirs, j'adorais aussi ce trajet, les murs étaient sombres et jaunes, les premiers tags, je regardais à travers la vitre à la recherche d'un rat que je ne voyais jamais. Je faisais ce trajet avec ma grand-mère et mon frère. La belle Johanna ne me lâche pas : ne seriez-vous Patrick Lowie ? Le chamane des rêves ? Je lui réponds que oui et que rêver est une sensation, un processus très ancien dans nos corps, une conscience essentielle dans nos pensées, rêver c'est feuilleter un livre de plus de cent mille pages. Le talentueux homme de théâtre ferme l’œil du milieu et dit : ici, je rêve d'espaces cachés qui y existent. Des gens y vivent parallèlement à nous, ceux de la surface. Je rêve d'inextricables croisements de tunnels et de chemins de fer, dédale dédié à la mobilité souterraine... je m'y perds mais je finis toujours par retrouver le ciel. J'y rencontre des ombres et des sociétés secrètes. Les conducteurs de tramway y entrent avec circonspection. Parfois, par accident, je me retrouve acculé à les traverser involontairement et c'est comme si j'enfreignais les lois du tréfonds. À l'intérieur du transport en commun nous sommes en sécurité, nous traversons bien à l'abri, des zones sombres et pleines d'aventures ou de dangers.

On sort à la Gare du Midi pour prendre le tram 81 qui nous attend et qui, après avoir fermé les portes, s'engouffre dans le tunnel Constitution, je suis là, à nouveau à la recherche d'un rat, le tramway accélère et ressort au niveau de la Place Bara, puis la rue de Fiennes, la Place du Conseil où je me suis marié, la rue Van Lint, le Square Albert Ier, on va de plus en plus vite, c'est comme si on valsait, la valse des clowns. Le ciel est bleu, c'est ici que tout a commencé. Le conducteur accélère encore et encore, on sort des rails, on lâche les câbles, le tramway 81 s'envole comme un avion, s'échappe du train-train d'un monde discipliné, aseptisé à en mourir. Les voyageurs jettent leurs smartphones par la fenêtre et se découvrent enfin, s'embrassent, lâchent prise, font l'amour, rient, rient, rient…. le théâtre de la vraie vie prend enfin le dessus. On se lève tous les deux, comme des chefs-d'orchestre d'un nouveau monde. Des images se projettent sur les nuages, des oiseaux applaudissent, mais où va-t-on ? Alain Cofino Gomez éclate de rire : on détale comme des lièvres. Ici, nous n'avons aucune liberté, c'est le peuple des anguilles qui dicte nos pas. Partons à Mapuetos ! À nous Mapuetos !
Je ne me fais plus de soucis. 

Qui est Alain Cofino Gomez ?
Né en 1967 à Bruxelles, Alain Cofino Gomez étudie la mise en scène à l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle de Belgique (INSAS). Sa première pièce « Affaire de timbres première catégorie » en 1990, est éditée (Lansman ed.), et jouée à Liège, à Bruxelles et en France. Il est l'auteur de plusieurs pièces jouées en France, Belgique, Italie... Il a publié deux textes aux éditions P.A.T. : Caligula/Supernova (plus d'infos ici) et Bonzy, la vie mort ou vif (plus d'infos ici). Il est, depuis 2015, le directeur du Théâtre des Doms à Avignon.



Voir en ligne : Le site du théâtre des Doms