Anne-Laure Brisac

Anne-Laure Brisac



Je lis quelques mots de Pindare au milieu d'un amphithéâtre transformé en centre commercial. Un jeune homme arabe joue la sonate no 12 en fa majeur, KV. 332 de Mozart au piano noir, dans le vide abyssal du consumérisme, et accompagne mes silences puis pousse le rythme, accélère, me déséquilibre, je me lance : par l'héroïsme héréditaire, un homme est grandement puissant. Mais celui qui se contente de ce qu'on lui a enseigné, est comme un homme marchant dans l'obscurité. Son intelligence hésite ; jamais il n'avance d'un pas sûr et la carence de son esprit tente la gloire par tous les moyens. La performance ne dure qu'une minute trente, à deux, nous voulions créer le climat du pur génie. Les robots acheteurs, un sandwich dans la gueule, n'ont rien entendu, rien vu.

Une femme a cependant assisté attentivement à notre petit jeu démoniaque. Le jeune homme s'était enfui dès la dernière note de peur des représailles. Je m'avance, elle est assise, je m'avance et lui tends la main : voilà une spectatrice heureuse, je me présente.. Patrick Lowie, créateur de rêves à lécher du bout des lèvres, à qui ai-je l'honneur ? C'est Anne-Laure Brisac, la créatrice de la maison d’édition française Signes et balises, elle me dit : enchantée mais saviez-vous que la gloire est un scandale ? Je baisse les yeux et lui offre toute mon admiration, l'éditrice du très beau livre de Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, reste assise, je m'assieds à ses côtés, ému par sa présence. En fermant les yeux, je retrouve le parfum du livre, l'ensemble des murmures fragiles et des esquisses en forme de photos. Elle me dit : je suis venu vous voir dans ce songe pour vous parler d'un autre rêve : j'étais à mon bureau, un nouvel emploi, depuis peu. Des robots m'installent un nouvel ordinateur, le directeur général de l'institut où je travaille désormais veille au grain, je sais qu'il œuvre dans l'ombre. Les robots me fournissent un grand écran d'ordinateur. Et sur cet écran, un très beau paysage de forêt, avec des écureuils ravissants qui sautent d’un bord à l’autre, mais assez discrètement pour ne pas me gêner dans mon travail. Je suis émerveillée.

Je me lève et l'invite à faire de même… je suis toujours debout, j'ai dans la tête cette chanson d'Omar, lui dis-je en fredonnant, venez, nous allons faire un tour sur une plage de votre choix. Nous abandonnons le temple du fric. Elle me dit : et le jeune pianiste ? Je réponds : il revient tous les jours à la même heure au même endroit, puis part en courant. Au début , j'essayais de le suivre, de savoir d'où il venait. Impossible de l'apprivoiser. Il joue remarquablement bien au piano mais je ne sais pas d'où il vient ni où il va ensuite. Ce n'est pas un robot, ses imperfections le prouvent. Je vous emmènent à la plage, pour observer l'horizon. Pas de rayons verts ni de rayons jaunes, aucune thérapie chromatique, juste vous parler de votre rêve qui ressemble à une tentative de soumission à la robotisation, soyez vigilante.

Nous nous donnons comme objectif, un point noir au bout de la plage. Ce point noir devient un piano en approchant, le jeune homme est là, il joue la même sonate de Mozart. Elle me dit : c'est très brouillon tout cela : un poète grec, Mozart, Omar, Levin, Cravan, des robots, un piano noir, ce jeune pianiste… vos rêves ne se mélangent-ils pas trop Patrick Lowie ? Où voulez-vous en venir ? Je lui dis : nous arrivons au bout de nos rêves, encore un instant, j'aimerais vous soumettre ceci : j'ai enfin trouvé un plan de Mapuetos, le voici. Elle prend le document, j'observe ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans ses yeux.


Qui est Anne-Laure Brisac ?
Anne-Laure Brisac a reçu une formation en lettres classiques avec une spécialisation en grec ancien et a étudié des textes inédits à la frontière des sciences et des arts (écrits sur l’art, sur la musique…). Durant de nombreuses années, elle a été professeur (du collège aux classes préparatoires) tout en menant parallèlement des travaux dans le milieu de l’édition et en pratiquant la traduction, d’abord en anglais (littérature jeunesse, essais en histoire de l’art…), puis, depuis le début des années 2000, en grec moderne (littérature grecque contemporaine). En 2005, elle a quitté l’enseignement pour devenir éditrice, avec toujours d’autres activités parallèles comme l’animation d’ateliers d’écriture (via l’association Les Ithaques) ou, de façon continue, la traduction. Anne-Laure Brisac a toujours préféré choisir les textes et les auteurs qu'elle traduit. Parmi eux, Christos Chryssopoulos, avec qui elle a partagé en 2013 le Prix Laure-Bataillon pour Une lampe entre les dents (éd. Actes sud). C’est aussi en 2013 qu'elle créé la maison d’édition Signes et balises, où elle publie de un à trois textes par an – des témoignages à forte dimension littéraire.



Voir en ligne : http://signesetbalises.fr

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