Michèle M. Gharios

Michèle M. Gharios



Le Beyrouth que j’ai arpenté en 1972 a disparu. J’écoutais « Laisse le monde » de Julien Clerc, tu sais cette chanson qui dit « tu sais très bien… qu’un matin, tu seras avec moi… dans la mer des étoiles...oublie le monde, oublie le monde… Et viens ! » Tu devais avoir cinq ou six ans peut-être moins. Tu es nostalgique de cette époque. La guerre était proche mais nous ne le savions pas, pourtant tous les ingrédients étaient déjà là. J’ai été aveugle. Enfermé sans doute dans l’espoir vain de ne pas quitter cette douceur de vivre. On parle souvent des forêts de cèdres mais je me souviens qu’elles ne me plaisaient guère. Je me souviens des affiches du cinéma Zahra, des jeunes hommes couchés au soleil sur les murets juste en face sur la Place des canons. Le Liban de l’époque serait à éplucher comme on épluche un choux de Bruxelles. A cette époque-là, tu m’as raconté ton rêve, celui que tu avais fait une nuit d’été, le jour où nous avions visité le palais des Joumblatt à Moukhtara, dans la Chouf, te souviens-tu de ce rêve ? De cette journée ? Tu m’as raconté, dans ton langage d’enfant que tu t’étais trouvée seule en pleine mer et dans l’obscurité. Que la mer était noire, envoûtante, avec quelques reflets bistres et l’écume que tu apercevais lorsque tu parvenais à reprendre ton souffle. Tu m’expliquais avec des gestes précis que ta tête à peine sortie de l’eau, les vagues te malmenaient jusqu’à l’engloutissement final. J’étais là à ton réveil, je t’ai vu te réveiller, ton corps n’était pas dans sa position habituelle, tu étais enroulée dans des draps désordonnés, tu étais glacée, mouillée. Te souviens-tu Michèle M. Gharios ? Toi qui es aujourd’hui écrivaine libanaise de langue française, engagée, poétesse surtout, romancière d’ombres et d’aubes de soi, toi qui chanterais sans doute liberté, égalité, fraternité …. ou la mort. Toi qui te promenais souvent seule, perdue dans tes pensées. Oublie les bombes d’après, oublie l’horreur humaine, oublie le monde, le monde. Je revois encore Beyrouth de la corniche, ses façades blanches et je sens encore son parfum de cèdre. A la fin de mon monologue, le silence complet, glacial. Comme si ma voix s’était heurtée à la mémoire. Nous sommes sur la scène d’un théâtre de Marseille. L’écrivaine me regarde et dit : Patrick Lowie, cet atelier de Psycho-Théâtre m’éclaire, autour de moi ma famille réelle, ma famille fictive, votre voix, ce personnage inconnu, tel un soldat inconnu, qui réveille en moi tous les textes à écrire. Mon désir de fuite, d’échappement vers un monde qui n’existe plus. Cette séance m’a rendue ce que je suis. Vous êtes un fantôme, le fantôme du pays que j’ai aimé. Je me disais que ce dialogue pourrait être le début d’une pièce de théâtre sur les pays mystifiés, les hommes guerriers, les ombres plus fortes que les lumières. Pensez-vous, lui dis-je, que je parlerai un jour ainsi de Mapuetos ? Elle se rapproche de moi et d’une voix grave ajoute : Vous venez de le faire.

Voir en ligne : Son livre "Ombre"