François Harray

François Harray



Un conglomérat de presque sept milliards de laissés pour compte les écrasèrent en quelques jours. Ce fut sans fin jusqu’à la fin. Les tours furent rasées. C’est avec ces mots que François Harray, écrivain et photographe, termina cette lecture improvisée de son texte court La violence des tours, dans un café de Molenbeek, accompagné d’un vieil accordéoniste édenté. Je ne sais plus si c’était au Café des Béguines ou au Marrakech, peu importe, l’ambiance était décontractée et artistiquement réussie. Sa voix était forte, puissante même, déconcertante. Son visage semblait accompagner un rire monstrueux. Le public, très nombreux, état déconcerté. Je l’observe et je me dis : cet écrivain devrait être publié à grande échelle et médiatisé, or notre monde ne met à l’honneur que des cruches et des navets. Je m’approche de lui, le félicite chaleureusement, je l’embrasse même et en faisant ce geste, j’observe un tatouage dans son cou : un dragon noir sur fond rouge. Perturbé, mon bégaiement revient soudain : Cette lecture était absolument remarquable, lui dis-je, j’ai également découvert vos photos hier, et j’ai une proposition à vous faire. Il rétorque : Vous êtes qui cher Monsieur ? Et toujours dans mes hésitations de mots, peur de déraper, je lui réponds : Patrick Lowie, actionnaire majoritaire de la Fuck Tower et actionnaire minoritaire de Facebook. Ses yeux expriment une colère à peine dissimulée et il me dit à voix basse : ne parlez pas si fort, je vous attendais, allons aux toilettes. Petit rappel : nous sommes dans un rêve et malgré la décontraction je sens des angoisses m’envahir, s’agirait-il d’un cauchemar pour une fois ? Mon secrétaire m’a prévenu de votre visite, me relance François Harray tout en se lavant les mains avant d’uriner, dites-moi ce que je peux faire pour vous ? J’évite son regard, j’observe mes chaussures rouges et je lui dis : un passage de votre texte m’a intrigué : « en visitant l’univers de la patronne, j’ai pressenti qu’autour de nous, sans les voir, des corbeaux aux griffes de métal nous observaient ». … ces corbeaux aux griffes de métal je les vois tous les jours. Ils envahissent ma maison tous les matins. Ils m’empêchent d’écrire, de manger, de respirer, de sourire, d’aimer. Ils sont devenus maîtres de mon univers. C’est insupportable. L’écrivain me dit que ça ne l’étonne pas. Puis je me lance : vous savez, j’adore ce que vous écrivez. Je vous compare souvent à Paul Auster. Mais dans ce pays on n’aime guère que la littérature interlope. Après avoir uriné, il se relave les mains et me dit calmement : c’est quoi votre proposition ? Je me voyais dans le miroir au-dessus de l’évier, et je me voyais devenir rouge comme du paprika mais sans hésitation : voilà, vos photos, celles où vous recréez des tableaux célèbres sont d’une beauté cruelle que j’admire. Accepteriez-vous de me prendre comme modèle ? Il s’essuie les mains, me regarde de haut en bas et me dit Oui, je vous verrais bien en Napoléon. Je lui fais comprendre que ce n’était pas ce que je désirais : Je vous propose de recréer la Cène de Leonardo da Vinci.Vous savez, le dernier repas que Jésus-Christ prit avec les douze apôtres le soir du jeudi saint, avant son arrestation, la veille de sa Crucifixion, trois jours et demi avant sa résurrection. Il s’arrête net et me dit : et je vais les chercher où les douze apôtres ? Ça va vous coûter cher mon ami. Je lui explique que l’argent n’était pas un problème que son prix était le mien puis, très sûr de moi : je vais choisir ces douze apôtres mais il faut aussi impérativement des corbeaux aux griffes de métal, au moins une centaine. Au même moment, un cardinal entre dans les toilettes. Nous sommes tous les deux surpris, bouche bée, silencieux. Comme s’il ne nous voyait pas, il s’assied sur un tabouret en plastique et se prépare un joint. Je glisse dans l’oreille du photographe ça doit être un hologramme du Vatican pour nous impressionner et à voix haute : les douze apôtres seront mes ex. Le cardinal fume son joint dans son coin, regarde le plafond et dit : C’est un merveilleux plafond, mais qui commence à s’abîmer, soit par l’humidité, soit par quelque malfaçon, je ne sais. Nous observons tous les trois le plafond. La Cène est complètement gâtée, répète-t-il à n’en plus finir. L’hologramme sort, le joint pincé aux lèvres, la soutane maculée de sang impur. Écoutez, monsieur Bowie, si vous me dites que les corbeaux aux griffes de métal envahissent votre maison tous les matins, je vous propose de créer cette photo chez vous et vous n’avez qu’à téléphoner à vos ex. Le jour convenu, tout le monde était là sauf François Harray, je l’appelle mais pas de réponse. Tout le monde s’impatiente, puis ça s’engueule puis ça s’empoigne. Des coups, des blessures, du sang, des nez en sang, des joues balafrées, des bras tordus. On sonne à la porte, je vais ouvrir sous les regards des corbeaux aux griffes de métal qui se sont eux aussi donnés à cœur joie. C’était le photographe : désolé pour le retard cher ami, tout le monde est là ? La table est parfaite, l’idée de les mettre dans cet état de déliquescence, de décadence avancée est géniale. Pourquoi avoir mis des cruches, fenouils et navets sur la table. Ah oui ! Bravo, subtile. Vous avez raison, ces corbeaux sont impressionnants. Je vous conseille ceci : on fait la photo et vous quittez immédiatement cette maison, ce quartier, cette ville, ce pays-même. Tout cela n’est pas de bon augure. Je fais la photo de la Cène avec vos ex et déguerpissez ! Ils vont vous bouffer, corbeaux compris. Il prend la photo, un seul cliché, parfait cliché. Une ovation envahit la maison, j’entends le mot triomphe. Judas s’avance vers moi et embrasse ma joue droite tout en vérifiant que sa bourse est bien pleine. Déguerpissez ! me répète François Harray… Déguerpissez ! vous êtes le nouveau messie ! D’un coup, je sens un dragon se réveiller dans mon cou.

Voir en ligne : Le site de François Harray, photoplasticien