Jean-Marc Priels

Jean-Marc Priels


Henri Vernes a écrit qu'il ne connaissait pas l'histoire ou la fin de ses romans au moment où il écrivait les premières phrases. Cependant, il savait que Bob Morane apparaitrait forcément dans l'épisode suivant et qu'il était, lui-même, le premier lecteur de ses aventures. C'est un peu comme avec Mapuetos ? me dit une jeune femme assise face à moi, à la terrasse du restaurant Mamma mia en plein cœur de Bruxelles, place de la Monnaie. J'ai l'impression que nous vivons ce rêve dans un monde anachronique. Qu'en pensez-vous, Monsieur Lowie ? Pas seulement anachronique, face à nous, un temple grec, identique à l'Oratoire de Phalaris sur la colline de San Nicola. Êtes-vous bien sûre de vouloir assister à ce spectacle ? “Intranquillité” me semble un titre plutôt rédhibitoire, vous ne trouvez pas ?

Un homme assis à une table à côté nous écoute, me sourit, se lève et s'approche. Il me dit : ne seriez-vous pas le célèbre docteur Patrick Lowie ? J'acquiesce d'un hochement douloureux de tête puis d'un timide sourire. Je reconnais également le docteur Jean-Marc Priels, un chapeau de paille blanc cassé entre les doigts. La ville est inondée de soleil depuis plusieurs années. Le docteur Priels n'a rien d'un red neck. C'est évident, ce matin il avait décidé de soigner particulièrement son look décontracté mais élégant, sa chemise en lin et sa veste en coton lui vont à merveille. Il me serre la main, je reconnais le code et je lui dis : malheureusement, je n'en suis pas. Je lui propose de s'asseoir à notre table, un peu tard, j'ai cette fâcheuse habitude d'oublier de mettre les gens à l'aise. Je ne le fais pas exprès. Il s'assied donc et me dit : vous venez voir le spectacle ? Mihaï Eminescu et son poème Glosse ! Je frissonne juste à l'idée d'assister à ça : “Le temps s’en va, le temps s’en vient, tout est nouveau, tout est ancien. Ce qu’est le mal, ce qu’est le bien, à toi de le savoir enfin ; n’aie plus d’espoir et n’aie plus peur, ce qui est vague, vague meurt; à tout appel, à tout appât, reste insensible, reste froid.” La jeune femme observe d'un œil malicieux le docteur qui paraissait si passionné face à l'intranquillité. Je cède à son jeu de la déclamation et je dis presque chantant : dans tous les asiles il est tant de fous possédés par tant de certitudes ! La jeune femme se moque de moi et dit : vous citez Pessoa maintenant monsieur Lowie ? Vous êtes tombé bien bas, insiste-t-elle en riant, la main devant la bouche, l'ombrelle de dentelle blanche posée délicatement sur son épaule. Puis elle s'adresse au docteur Priels : mon cher docteur, Monsieur Lowie m'a raconté cette histoire étrange de Map... Mapito.. Maputo... je ne sais plus... elle éclate à nouveau de rire.

Mon regard devient sévère, brumeux, la main tremblante. Elle avale deux nouvelles pilules d'ecstasy avec un verre de vodka fraise, cul sec. J'ai l'impression d'être à Florence, assis à la terrasse d'un café Piazza della Signoria en plein mois d'août, avec comme seul décor les fesses du David de Michelangelo. Eléonore Fleur m'agace d'un coup, son rire mesquin, strident et exagéré m'agresse le tympan. Je sors un long couteau et lui transperce la glotte et l'épiglotte, les deux d'un coup, sans violence : venez docteur Priels, ne vous inquiétez pas, nous sommes dans un rêve. Avez-vous lu mes derniers travaux sur les rêves des bébés phoques ? On entre religieusement dans la salle, le docteur se retourne plusieurs fois à la recherche de Madame Fleur, mais plus de trace. La salle est vide, un temple s'offre à nous dans un silence solaire. Il me dit à voix basse : regardez, un moine est couché sur la scène au centre d‘une rose des vents marquée par des repères sur le sol pour guider le pas de danseurs absents. Dépouillement. Rien. Le cercle et les lignes de l’homme de Vitruve, tout petit, sur le sol. Ulysse angoissé qui n’arrive pas à crier qu’il est Personne. La petite musique lointaine de Felix Leclerc et accessoire dérisoire perdu au bord de la fosse ses souliers qui ont tant voyagé. Ulysse, Hippolyte, Oreste. La scène se transforme en un labyrinthe maçonnique. Le chevalier à la rose de Strauss danse sa valse en tenant la longue chevelure de Melissande. Fin du premier acte. Le docteur Priels, exulte : vous avez vu Docteur Lowie : la rose était jaune comme celle que j’ai cueillie au jardin ce matin et que je place souvent sur mon bureau au travail. Et dans la forge le chevalier Siegfried qui chantait. Tout cela était remarquable ! Enfer, chaleur, flammes, bruits de crépuscule des Dieux. Au fond la projection d’un buste de femme. Une merveille ! Et la scène tournoyante ? Qu'en pensez-vous ? Oh le bal du Roméo et Juliette de Zefirelli.... tout cela était puissant, ne trouvez-vous pas ? Les sept voiles colorés qui tombent du plafond. Univers sensoriel et d'un coup la salle est comble, bondée de monde !

Je n'avais pas remarqué que l'épouse du docteur Priels nous avait rejoint pendant la représentation, je la vois maintenant assise au bord du second balcon, applaudir à tout rompre. Deuxième acte : champs d’œillets sur la scène. Longue procession de danseurs impassibles et Nelken-Line de Pina Bausch. Le spectacle se termine en apothéose. On sort, il fait d'un coup très froid, nous croisons une jeune dame et son compagnon. Elle porte un manteau de feutre gris souris et pousse un landau année soixante. Le docteur Priels se penche et y voit des jumelles de théâtre et le chronomètre de laboratoire de son père qui indique O’O’’, il se relève et me regarde dans les yeux en disant : je ne savais pas que vous aviez un œil d'émeraude, cher confrère. Je me tais, je remarque que mon pantalon est imbibé de sang. Je l'éloigne de sa femme et lui dit : docteur, je pense que nous ne sommes pas dans un rêve. Je délire en pleine réalité. Qu'en pensez-vous ? Vous vous en êtes rendu compte en vous rapprochant de ma table, n'est-ce pas ? Il serait peut-être temps d'arrêter tout ce petit jeu et de m'interner. Dites-moi la vérité docteur Priels.

Un homme s'approche de nous, il a 33 ans, visage osseux, cheveux coupés en brosse, yeux gris, carrure athlétique. Le docteur Priels me présente : voici Bob, j'avais prévu cet incident, Bob, accompagnez-le avec votre Spitfire jusqu'à Mapuetos. Ça va le calmer.


Qui est Jean-Marc Priels ?
Jean-Marc Priels est psychologue et psychothérapeute. L’Approche centrée sur la personne de Carl Rogers, le personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier et la pré-thérapie de Garry Prouty sont les guides de sa pratique clinique. Il est directeur des équipes paramédicales à la clinique psychiatrique Sans Souci à Bruxelles. Au sein du service de Santé Mentale Primavera, il développe un programme de psychologie communautaire dans lequel les groupes de parole occupent une place centrale. Les groupes l’ont amené à voyager un peu partout dans le monde et il aime les faciliter dans des cadres de supervision ou de formation. Il est membre du comité éditorial de la revue ACP Pratique et recherche et collabore avec la revue Person-Centrered and Experiential Psychotherapies and Counselling..



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