Nadine Monfils

Nadine Monfils



Il pleut des cordes. Je ne sais pas si c’est fiable : il paraît qu’en anglais on dit qu’il pleut des chiens et des chats. La porte est entrouverte, je n’ai rien forcé. Une belle femme, en chemise de nuit rouge, étonnée de me voir, de me voir là, je suis planté comme une asperge dans un champ de coquelicots à perte de vue. Trempé jusqu’aux os. J’inonde le carrelage de la pluie qui ruisselle de partout. Je dis : bonjour, je viens visiter la maison mise en vente. Nadine Monfils semble à peine troublée, elle me regarde : déjà ? Je ne l’ai encore annoncé à personne. Elle jette un œil par la fenêtre : mais, quels stoemenboeren [1] ces nains de jardins, ils se sont barrés en moto, bourrés sans doute. En effet, on pouvait voir des nains de jardins humides jusqu’aux genoux s’enfuir en moto miniature, comme des voleurs.

Elle respire profondément, soupire même, fait semblant de prendre une posture zen devant une assiette de frites sauce andalouse et s’assied en me proposant d’en faire autant. Vous êtes inquiétant : je viens de rêver que j’allais vendre cette maison, je me réveille et vous êtes déjà là pour la visiter, pour l’acheter. Je n’y comprends rien. J’ai un insecte bleu saphir sur l’épaule. Je lance, d’un air stoïque, une citation de David Lynch : on n’est pas obligé de comprendre pour aimer. Ce qu’il faut c’est rêver. Sur l’appui de fenêtre, de petits pots d’arbres à oreilles. Sommes-nous sur écoute ? Chère Nadine Monfils, je rêvais d’une maison face à l’océan, mais j’avais l’air con, je préfère avoir un neurone qui scintille devant cette bassine [2] en zinc, je sais je sais,… ne dites rien, je fais référence à votre littérature, s’inspirer ne veut pas dire copier, bref, la visite de la maison n’était qu’un prétexte pour vous rencontrer. Je me présente, Patrick Lowie, motivateur de rêves. Je sors mon microscope, j’observe le couvain de fourmis jaunes, individus non matures d’une colonie en friche. Elles vont se tuer. La journée fut courte, moins d’une heure de lumière. Le crépuscule perpétuel nous enferme comme dans une galerie d’art, les portes claquent. Nous étions d’un coup vêtus de noir. On mange des frites encore. Elle ne dit rien. Je lui demande si elle se souvient de tous ses rêves, elle m’en raconte un mais elle n’est pas sûre que c’était en dormant. Dans un rêve, elle a entendu une voix lui répéter trois fois de suite : les arbres ne sont pas faits pour souligner les étoiles…La nuit glacée s’installe pour toujours, les bestioles se crispent avant de tenter un élan loin. Comme plongés dans un océan, le plancton brille pour éclairer ce que nous ne voyons plus. Vous savez, me dit-elle, c’est un arbre coupé qui a déclenché mon envie d’écrire quand j’avais huit ans et cette phrase, cette phrase « les arbres ne sont pas faits pour souligner les étoiles », comme une phrase à l’envers, m’intrigue et me hante depuis toujours. Et j’ai senti un souffle glacé près de moi. Je voyais la lumière dans ma chambre. J’ai vraiment senti la présence d’un fantôme bienveillant, mais ça m’a quand même flanqué les jetons.

Un œil dans l’oculaire du microscope, observant la colonie. Champs de bataille. L’autre colle à la paupière inférieure, en essayant de l’ouvrir, je l’entends craquer, un son bizarre sort de mon œil, comme un couinement. Je saute pieds joints dans la bassine au liquide saumâtre.

Photo : Mélania Avanzato


Qui est Nadine Monfils ?
Nadine Monfils est une écrivaine et réalisatrice belge, vivant à Montmartre. Elle est l'auteure de près de 80 romans et pièces de théâtre. Ce qu'elle dit d'elle même : je suis née dans un chou de Bruxelles et j'ai pondu plein de romans, fait des bêtises, réalisé un film (Madame Edouard) avec un casting dingue, j'écris toujours et je continue à faire plein de bêtises.

Voir en ligne : Le site de Nadine Monfils