Dolorès Oscari

Dolorès Oscari



Depuis quelques nuits, dans des rêves hybrides, je me retrouve souvent assis sous les ombres muettes de la forme elliptique de l’amphithéâtre de Pula en Istrie (Croatie), le corps oblique semblant soutenir une des colonnes de ce qu’il reste de cette splendeur romaine. J’écris un texte sur les amants de Pompéi, j’écris sur le destin, sur l’amour, la mort. Les crépuscules qui se suivent nous ramènent toujours à nos propres instants de fins. Une petite fille de quatre ans, aux yeux noirs s’approche, observe mes portraits, mes mots, mes ratures. Elle me corrige. Sa mère crie : Viens ici Dolorès, tu es bien trop petite pour cela ! Je me retourne, et comme dans Bellissima de Visconti, la belle femme prend sa fille dans les bras. Toujours là, assis, dans l’attente d’inspirations, une autre femme s’approche et me dit : J’aimerais vous raconter mon rêve. Je vous observe depuis quelques années caressant de vos mots ces colonnes qui ne soutiennent plus aucune civilisation et je me dis que vous pourriez m’aider. Je n’avais jamais rencontré cette dame couverte de voiles transparents, blanche, qui semblait vouloir me parler en vérité alors qu’on ne se connaissait même pas. Elle insiste : oseriez vous écrire ce que je vais vous raconter ? Je reconnais enfin la voix de Dolorès Oscari, femme de cinéma, de théâtre, de télévision aussi, de poésie surtout. Des images me reviennent, celles du film de Paul Meyer. Un homme s’agite au loin et déclame avec emphase des branches déjà s’envole la fleur maigre / Et moi j’attends / la patience de son vol irrévocable. (1) Elle enlève le tissu qui cache son visage et me dit : Vous êtes bien Patrick Lowie, n’est-ce pas ? Je me suis laissé dire que vous interprétiez les rêves. Je me lève : c’est exact. Elle s’avance vers moi, la lumière de la lune rose éclaire ses cheveux longs. Voilà, il y a vingt ans, une femme vêtue exactement comme moi est apparue la nuit dans un de mes rêves en m’annonçant ma mort prochaine, un premier mai, et me recommandant chaudement de mettre mes affaires en ordre. Je m’allume une cigarette (alors que je ne fume plus depuis 2001), elle rit aux éclats de voir la fumée sortir de mes narines. Je l’interromps : c’était avant ou après votre rencontre avec Salman Rushdie, lorsque vous lui avez posé la question : avez-vous peur de la mort ? Elle s’étonne, m’observe puis doucement : je ne sais plus. Par contre, au réveil, mon hybris s’était brisé, j’ai tenu un conseil de famille, mes proches m’ont interdit de sortir de chez moi tous les premiers du mois de mai. J’étais cloîtrée dans ma maison. Puis, les jours, les mois, les années sont passés et vingt ans après je suis toujours vivante. Si ce n’était pas l’annonce de ma mort, qu’était-ce ? Je range mes textes et croquis et je lui dis : suivez-moi ! Je connais le chemin, backdoor, une porte dérobée, une ouverture dans un un pan de mur, nous pénétrons dans les caves de l’amphithéâtre qui ressemblent à s’y méprendre aux machineries des mines de charbon. Un bruit sourd écrase nos petites musiques intérieures. Descendre encore et encore. J’ouvre enfin une pièce où le silence nous prend à la gorge. Je me retourne et d’une traite lui dis : Marceau Ivréa a beaucoup écrit dans cette pièce....voilà... je voulais dire que...cette femme en annonçant votre mort, elle vous a libéré de la peur de …. mourir. Mais sa visite avait aussi un autre sens : sachez que là où il n’y a pas de censure il y a cependant toujours des censeurs. Nous pouvons ressortir maintenant.

(1) Già vola il fiore magro (Déjà s’envole la fleur maigre) Salvatore Quasimodo

Voir en ligne : Dolorès Oscari est directrice du Théâtre-Poème (Bruxelles)