Aurélien Rodot

Aurélien Rodot


Avez-vous noté ces étranges empreintes dans la neige ? Elles sont gigantesques. Nous sommes dans le kraï de l’Altaï, pas loin de Barnaoul. Rendez-vous à Barnaoul !, m’avait-il dit. La femme mystérieuse et encapuchonnée qui nous accompagne, à la silhouette filiforme, radieuse, vient de prononcer ces quelques mots, la gorge nouée. Je lui réponds : ce sont les empreintes de nos rêves. S’il continue à neiger, nous n’aurons plus aucune preuve. On se balade plus loin, guidés par des barrages de barbelés mais aussi par une quantité affolante de squelettes d’animaux morts, dépecés par un monstre sans nom. La neige, alourdie par nos pensées sombres, complétait cette âpre désolation de vieille steppe engourdie. Il y a un poète aussi, la tête pleine d’insectes, il observe la neige comme si elle était trop blanche pour être authentique, il pense qu’elle est surréaliste. Nous étions caressés d’un petit souffle que la langue locale appelle l’aure.

Plutôt dans le rêve, nous étions tombés, lui et moi, sur une grande maison du début du XIXème siècle : marbres gris, torsades, colonnades kitsch, fontaines sans eau où on ne se lave plus les mains, animaux mythiques pétrifiés, des statues qui ressemblent aux maîtresses andalouses. Tout y était. Nous sommes entrés dans la demeure. C’est la fête chez les Demidov. Des gens semblent chanter leur vie, leur ego, pour les autres. Des hommes et des femmes déracinés, sans visage, sans yeux, sans âme, sans pieds. Chaque corps, protégés par des chiens en laisse, corps en mouvement transportés par un halo de lumière, tel un flou artistique, le parfum de la fonderie d’argent nous transperce, l’odeur de l’argent. Le poète s’arrête et me dit : il y a des chemins qui ne t’attendent pas. Mais tu les empruntes pour te retrouver quand tu es l’enfant du manque, cueillir des méliacées qui ont grandi, comme toi, sans lumière. Ta poitrine est l’éther sans les passereaux, rien n’y survit, pas même la douleur de vivre en filigrane. [1] Mes illusions ne prennent pas l’eau, les corps en mouvement me tiennent chaud. Puis, en haut d’un escalier, nos yeux se sont arrêtés sur la femme à la silhouette filiforme, la chevelure rousse constellée. Son corps invente, oublie tout. Je m’étais transformé en loup, trônant, majestueux dans ma quiétude. Aurélien Rodot s’approche de moi et me dit : vous êtes devenu loup et on vous a mis des saphirs à la place des pupilles. La femme, un corbeau sur l’épaule, lui fait un signe de la main et l’invite à la rejoindre dans l’une des alcôves de la maison.

Assis à la terrasse d’un café à Reus en Espagne, sous un soleil d’été, le poète Aurélien Rodot me dit, une cigarette éteinte et une bouteille de bière belge à peine vidée d’un trait aux doigts : Patrick Lowie, que s’est-il passé ensuite, je ne me souviens de rien. J’ai eu un moment d’hésitation, avant de tout lui raconter, moi-même encore effrayé par tout ce que j’avais vu. Le corbeau, dis-je, tenait en son bec une petite fiole verdâtre que la femme rousse attrapa de ses petites mains, elle en but la moitié, et vous a tendu le reste pour que vous fassiez de même. Après quoi, vous êtes parti avec elle. Nous nous sommes retrouvés le lendemain à trois entre les barbelés et les squelettes d’animaux, puis elle a été dévorée par le monstre. Il me dit qu’il l’avait pressenti. Un homme s’approche de nous, il semble sorti d’un tableau de Josep Tapiró i Baró, l’homme ressemble au marabout de Darcaguey. Il s’assied à notre table et lance : vous mentez, je n’ai jamais dévoré cette princesse, elle est simplement retournée dans la maison des Demidov. Il n’a pas cessé de neiger à Barnaoul, vous n’avez plus de preuves.


(1) Aurélien Rodot, Le soir n’est bon que bu, ed. P.A.T. 2017