Evelyne Wilwerth

Evelyne Wilwerth



Évelyne Wilwerth, voilà une femme de lettre qui ne rate jamais ses rendez-vous avec l’humour. Vous êtes à l’heure ! lui dis-je dans ce nouveau rêve, rythmé aux sons de Cymande. Je l’avais convoquée du côté du Swan, le fleuve qui berce Perth, en Australie. De là où nous sommes, la vue panoramique sur la ville est juste d’une beauté à nous couper le souffle. Patrick Lowie, tout cela est bien joli, mais que faisons-nous ici ? La vie n’est pas qu’un rêve n’est-ce pas. A moins que… oui, justement. Dites-moi, ça vous dirait d’aller voir un match de cricket ? Je la laisse à ses questions en feuilletant un de se livres. Puis à voix haute, déclamant comme si j’étais sur scène, face à moi un public invisible et conquis : J’ouvre les yeux. Le noir. Je ferme les yeux. Le noir. Comme dans ma tête. Du noir. Ou plutôt du mou, du baveux. Omelette baveuse... Si je suis capable de rire, c’est que je ne suis pas mort. (1) – Elle me prend par le bras et me dit : c’est si gentil à vous de faire honneur à ma littérature. J’observe l’horizon, les tours de la ville nouvelle, le quai Barrack. Je pense : J’aimerais être à Harar, faire l’amour avec ce qu’il reste des mots de Rimbaud mais je dis : Vous aimez la forêt ? Le rêve est très différent, comme si j’avais changé, comme si le changement opéré depuis quelques mois était arrivé au point d’équilibre. Je me dis que c’est sans doute pour cela qu’elle me tient par le bras. Pour ne pas tomber. En quelques secondes, je relis toutes ses œuvres de La péniche-ferveur à N’oublions jamais les caresses. Je me murmure les plus belles intentions. J’insiste : Vous aimez la forêt ? Dans les rêves, la télé-transportation est une vieille invention, un peu comme le fax de la vie réelle. J’entends un piano acoustique désaccordé, des doigts aux vieux os donnent le la à une forêt désenchantée. On n’est pas à Harar Jugol, repère parfait des poètes en quête d’inspiration, d’hallucination. Vous êtes tourmenté, comme lui, me lance-t-elle. Un bandeau sur les yeux, pour ne rien voir même les yeux fermés, je vois malgré tout le royaume d’Abyssinie à l’époque où l’on vendait encore du café, de l’encens, du musc et des peaux de bêtes. Elle me dit ne rien voir, rien qu’une forêt d’eucalyptus. Qu’elle sent plus que voir. On s’avance dans la forêt de la vallée des Géants, à quatre cents kilomètres de Perth. On voit les karri, arbres qui peuvent vivre jusqu’à trois cent cinquante ans et qui atteignent leur taille maximale à soixante-quinze ans. Le piano se tait, s’éteint, disparaît. La forêt est silencieuse, un filet de vent aiguise nos tympans. On sort enfin de cette forêt très épaisse. Espace, soleil, horizon. On s’arrête. On sent peu à peu nos doigts se dissoudre, s’évanouir dans la lumière. Et nos orteils s’allongent lentement, s’étirent, s’enfoncent dans la terre. Malaise. Inquiétude. Peur. Mais le soleil se met à nous lécher comme un gros chat. Sensation de grandir encore, se hausser, s’affiner. Plus peur. Plus peur du tout. On devient des arbres. Je regarde Évelyne Wilwerth et je lui dis : la forêt nous intègre.
(1)
Papillon mortel, Évelyne Wilwerth

Voir en ligne : Le site de Evelyne Wilwerth